La seule solution, c'est de me remettre à écrire. Ecrire ce qu'on pense, c'est trop explicite, l'explicite analyse, l'analyse tue ce qu'on pense, et ce qu'on pense devient fade. La solution serait, si il y avait une solution, la solution serait alors d'aligner les mots, de jolis mots, des mots de cuistre, et perdre celui qui cherche (ou non) à comprendre ce qu'il y a derrière. Impossible, c'est trop. Il se perd. C'est le meilleur moyen de comprendre, on ressent bien ce qu'a voulu dire l'autre, « l'auteur » si je puis dire. On se perd sur le chemin de sa propre perdition, donc, au final on a rien compris, mais c'est par ce fait même qu'on accède à la compréhension. Quelqu'un qui est perdu serait fâché de savoir que vous avez trouvé son chemin à sa place alors qu'il essayait de vous semer pour que vous compreniez. Vous comprenez ?
« Je ne sais pas quoi dire. Je suis là devant vous, sur ma chaise. J'ai peur de mal faire, alors forcément, je fais mal. Enfin, j'en ai l'impression. C'est joli ici. Du vin, non merci, c'est gentil. Je parle mais je ne dis rien, un peu comme dans les pièces de Lagarce, sauf que moi, je n'ai réellement rien à dire. Ou plutôt si, mais ce n'est pas exprimable. Si... « L'expression nécessite du temps » mais aussi de l'intimité. On ne dit pas des choses intimes à quelqu'un qui ne l'est pas avec soi. Où alors, on s'invente qu'on ne peut pas le faire. Je suis là quand même, et je ne suis pas là pour ça.
Je ne crache pas ce que j'ai sur le c½ur, à la place j'ingurgite Yassa. Au fond c'est bien, parce que je ne devrais pas, cracher, ça ne mérite pas d'être craché, ça ne mérite pas d'être maltraité. Ça ne mérite pas non plus, d'être contenu. Mais entre le garder jalousement et le vomir sans subtilité, je décide de garder. Puis je l'ai écrit. Avant je l'avais écrit. J'ai bien fait. Le papier rend les mots certes, éternels, c'est la garantie qu'ils ne s'évaporent pas au premier coup de vent sans qu'on puisse les saisir, les comprendre, je ne sais pas, tout ce qu'on peut faire avec des mots. Mais écrire, c'est aussi comme dire. C'est peut-être maladroit, et ça ne laisse que deux interprétations possibles. Celle de celui qui transmet, la vraie, encore que peu claire parfois. Celle de celui qui reçoit, la fausse, celle qui est déjà transformé par une appréhension différente de ces mêmes mots. Alors que quand tout reste en soi, aucun risque que le sens, aussi peu cohérent, aussi stupide et aussi obscure soit-il, devienne une parole équivoque, au bon vouloir du percepteur de leur concrétisation.Mais j'ai bien fait quand même. Oui, je prendrais bien du café. »